Tunisie: le salut par le dialogue national?

Choukri Hmed

 

Mehdi Jomaâ

“Le «dialogue national» qui vient provisoirement de s’achever en Tunisie avec la proposition, samedi soir, de nommer Mehdi Jomaâ comme Premier ministre, en remplacement d’Ali Larayedh, serait-il la dernière chance donnée à la «transition démocratique» ? Contrairement à tous les autres pays du «printemps arabe», Egypte en tête, la Tunisie serait-elle épargnée par la restauration autoritaire ? Rien n’est moins sûr. Mais pour des raisons qui ne sont pas forcément celles qu’on croit. Alors même que les groupes révolutionnaires, aidés par certains partis et la centrale syndicale UGTT, avaient réussi en février 2011 à imposer le choix d’une Assemblée constituante tout en excluant le retour aux affaires de l’ancien parti-Etat, et que la majorité des électeurs s’étaient choisis une coalition de centre droit à coloration islamiste, il se pourrait bien que le dialogue national passe l’éponge sur ces choix considérés comme sacrés en démocratie représentative.

Selon les instigateurs de ce dialogue ouvert le 24 octobre après deux mois et demi de tergiversations, avant d’être suspendu le 4 novembre et rouvert un mois plus tard, le gouvernement et ses alliés, tout comme l’Assemblée nationale constituante, auraient suffisamment fait preuve de son incurie. Rien ou presque n’aurait été réalisé depuis deux ans : le chômage serait toujours aussi élevé, l’inflation galopante, la corruption minerait l’administration, l’économie serait au bord de la faillite (malgré les 3,2% de croissance sur les deux premiers trimestres 2013), la Constitution au point mort et, pire, les menaces ne seraient jamais aussi fortes tant sur les libertés que sur la sécurité des Tunisiens. Bref, le chaos serait aux portes de la nation et, dans ces conditions, toutes les institutions créées dans le sillage du «jour maudit» des élections du 23 octobre 2011 seraient entachées de cette malédiction. Il faudrait donc selon les opposants à Ennahda en finir avec ce péché originel que serait le «mauvais choix» des Tunisiens. Pour l’opposition, conduite sous la houlette de Nidaa Tounes, une nébuleuse à l’unité fragile dominée par d’anciens dirigeants du «régime déchu» rejointe récemment par l’extrême gauche, il ne fait aucun doute que le meilleur moyen d’assurer la transition consiste à imposer une autre arène de décision que les institutions légales. C’est précisément le rôle du dialogue national, qui réunit des forces parlementaires dont la légitimité serait épuisée et un «quartet» composé de forces extraparlementaires : la puissante UGTT, le non moins puissant syndicat patronal Utica et deux organisations de la société civile (l’ordre des avocats, la Ligue tunisienne des droits de l’homme), accompagné d’une vingtaine de partis perdants aux élections. En remplaçant les institutions issues du vote par des instances non élues chargées de mettre les premières «sous tutelle», il s’agit bien – sous couvert du consensus – de substituer une forme de légitimité à une autre.

Pourtant, les échecs de la majorité parlementaire et gouvernementale ne sont pas seulement imputables à cette majorité, quelles que soient ses erreurs et incompétences, qu’il faut reconnaître. L’échec est collectif et doit être assumé comme tel par une opposition plus soucieuse de trouver des terrains d’entente avec ses anciens tortionnaires que de conduire une transition de façon responsable. Depuis 2011, la médiatisation de la lutte entre deux camps politiques les présente comme irréconciliables. Certes, les consensus peuvent exister ici ou là, comme le démontre le projet de Constitution proclamé en juin, mais les sources de différends se multiplient et s’enveniment.

C’est dans ce contexte quasi insurrectionnel que l’obsession sécuritaire s’est fait ressentir, sur fond d’interventions internationales de moins en moins discrètes et de dégradations de la note de la Tunisie par les agences de notation. Avec les assassinats politiques non encore élucidés de l’année 2012 et 2013, suivis d’attaques terroristes dont l’armée, la police et la gendarmerie font désormais l’objet, le ministère de l’Intérieur apparaît plus que jamais comme un «Etat dans l’Etat». Sous la pression des syndicats policiers, l’imposition de l’enjeu sécuritaire a eu pour effet de transmuer les bourreaux d’hier en héros, et ce faisant de jeter aux oubliettes les enjeux liés à la justice transitionnelle et au nécessaire assainissement des ministères de l’Intérieur et de la Justice, ainsi que de l’armée.

Si le dialogue national débouche, comme cela est prévu, sur la démission du gouvernement actuel, l’adoption de la Constitution et la tenue d’élections libres et transparentes, cela pourrait être un moindre mal. Mais il risque fort de tourner à la confiscation de la parole jusqu’ici libérée. Car derrière l’apparence du pluralisme, c’est bien à une fermeture du champ politique qu’assistent les Tunisiens. La plupart des luttes politiques et sociales, comme celle des martyrs et des blessés de la révolution, portées par des collectifs précaires et éphémères, ne sont pas parvenues à imposer ces enjeux dans le débat public. L’instance du dialogue national entérine de facto l’échec d’une Assemblée à formuler l’intérêt général et ravive les braises de l’antiparlementarisme, déjà ardentes dans un pays qui, paradoxalement, vient tout juste d’expérimenter cette forme de lien politique. Au-delà, cette confiscation renvoie à l’irresponsabilité d’élites politiques incapables de garantir l’institutionnalisation d’un ordre social et politique pacifié et souligne la nécessaire réinvention du lien de représentation, dans un pays qui, comme d’autres en Occident, a durablement pâti du paternalisme, de la corruption, de la tutelle internationale et de l’injonction au silence, bref : du déni de démocratie.”

text complete et corrigé  par l’auteur de l’article paru ici:http://www.liberation.fr/monde/2013/12/17/tunisie-le-salut-par-le-dialogue-national_967209